IA : faire de la musique n’a rien d’agréable pour le patron de Suno

Vous avez probablement déjà entendu parler de Suno, le Chat GPT de la musique qui permet à chacun de ses abonnés de générer instantanément 500 morceaux par jour. En revanche, vous ne connaissez peut-être pas Mikey Shulman, le PDG co-fondateur de la plateforme. Alors qu’il était interviewé par le podcast d’investisseurs « The Twenty Minute VC« , Shulman a défendu son intelligence artificielle face à un processus de création musical traditionnel qui n’est « pas particulièrement agréable ».

Devenir bon musicien prend trop de temps

Interrogé sur la plus-value de Suno pour les créateurs, Mikey Shulman répond :

« Ce n’est pas très agréable de faire de la musique aujourd’huiÇa demande énormément de temps, énormément d’entraînement ; il faut vraiment maîtriser son instrument ou son logiciel de production musicale. Je pense que la majorité des gens pratique la musique sans plaisir, la plupart du temps. »

Du point de vue du temps, difficile de faire plus rapide que le rythme de production de l’IA. Sur Suno, quelques minutes suffisent aux curieux pour générer jusqu’à 10 morceaux de 4 minutes sans abonnement.

Pour autant, la pratique musicale est-elle si désagréable ? À l’échelle de la France, une étude de la Chambre Syndicale de la Facture Instrumentale (CSFI), datant de décembre 2022, peut apporter quelques éléments de réponse :

  • 1/3 des Françaises et Français a une pratique instrumentale ;
  • la pratique d’un instrument est un loisir très largement transgénérationnel ;
  • le fait de pratiquer un instrument dépend peu du milieu social ;
  • la crise sanitaire a renforcé l’achat d’instruments de musiques.

En France, soit le 5ème pays le plus peuplé d’Europe, la musique apparaît donc comme une activité fédératrice associée au temps libre, visiblement réconfortante en temps de crise.

À l’échelle mondiale, les 120 000 morceaux quotidiennement publiés sur Spotify semblent également montrer un certain engouement pour la création musicale et son partage. En effet, les faibles revenus générés par le streaming rendent peu plausible l’hypothèse d’une pratique uniquement motivée par des visées pécuniaires.

Une grande partie de la pop est devenue ennuyeuse

La recommandation algorithmique de Spotify, TikTok et YouTube Music est également dans le viseur de Mikey Shulman. Selon lui, elle mènerait à une forme de standardisation qui rendrait une grande partie de la pop ennuyeuse.

Si cette critique est recevable, Suno est-il pour autant l’antidote au problème de l’uniformisation musicale ? Pour le savoir, laissons-nous aller à un petit test en imposant des contraintes de création inhabituelles au générateur. Le prompt proposé est le suivant : « un blues joyeux qui comprend une cornemuse et une signature rythmique en 5/4« . En quelques secondes, Suno propose deux morceaux.

Morceau 1 :

Morceau 2 :

On constate assez rapidement que les résultats sont assez déconnectés de la contrainte imposée :

  • les deux morceaux sont en 4/4 et non en 5/4 ;
  • l’esthétique blues s’efface derrière les codes de la musique celtique et de la variété ;
  • le son de la cornemuse est plus proche de celui d’un mélodica ;
  • certaines articulations de jeu sont étranges pour de la cornemuse.

Pourquoi l’exercice est-il relativement raté ? Parce que les IA génératives reposent sur une logique probabiliste en fonction d’un échantillon d’étude. Il est difficile pour elles de générer un blues en 5/4 quand cette signature est largement sous-représentée dans ce style.

De la même manière, il est compliqué pour une IA d’intégrer une cornemuse dans un genre musical où cet instrument est absent. Suno est obligé de faire appel à des codes de musique celtique pour justifier son apparition.

Ce que ce test montre, c’est la difficulté de Suno à sortir des sentiers battus. En d’autres termes, la standardisation dénoncée par Mikey Shulman est au coeur du fonctionnement de son générateur.

La bonne et la mauvaise IA

En fin d’interview, Mikey Shulman oppose deux futurs possibles pour l’IA et la musique. D’un côté, un avenir positif, incarné par Suno, où la musique créée par intelligence artificielle rapprocherait les artistes et une audience elle-même créatrice ; de l’autre, une dystopie où les artistes se verraient imités et dépossédés de leur droits sur les contenus générés par IA.

C’est pourtant grâce à des contenus protégés par droit d’auteur que Suno a pu développer son intelligence artificielle. Cela n’empêche pas la plateforme de proposer une rémunération à ses utilisateurs sans reverser quoi que ce soit aux ayants-droits des données d’entraînement de son modèle. Un usage légitime pour Suno, qui invoque un contexte d’apprentissage comme exception au droit d’auteur.

Un écart de conduite qui vaut actuellement à l’entreprise un procès de la part des plusieurs acteurs majeurs de la musique (Universal Music Group, Sony Music Group, Warner Music Group et la RIAA pour n’en citer que quelques uns).

L’avenir promis par Suno est-il celui d’une musique plus collaborative et respectueuse des artistes ? On laissera à chacun la liberté d’en juger. Le discours de son PDG, discréditant le plaisir des musiciens, la qualité de la musique utilisée par son algorithme, ainsi que les revendications des ayants-droits, semble cependant loin de cette promesse.

Une réponse à « IA : faire de la musique n’a rien d’agréable pour le patron de Suno »

  1. […] la majorité des gens pratiquent la musique sans plaisir la plupart du temps. Pour en savoir plus: cet article par […]

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