Fin février 2024, le journal L’Express publie un article annonçant la possible participation de l’artiste Aya Nakamura aux Jeux Olympiques de Paris 2024. Le chef de l’Etat aurait suggéré à l’artiste française la plus écoutée à l’international d’interpréter Edith Piaf pour la cérémonie de clôture.
L’extrême droite ne tarde pas à s’emparer du sujet : elle reproche à la chanteuse sa « vulgarité », ses origines maliennes, ou encore ses textes qui reflèteraient une absence de maîtrise de la langue française. Un sondage Odoxa datant du 10 mars 2024 enfonce le clou, révélant que 73 % des Français qui connaissent l’artiste n’aiment pas sa musique. Face à ces critiques, voyons pourquoi Aya Nakamura est parfaitement légitime à représenter la France aux JO 2024.
« Ici c’est Paris »
Aya Nakamura est née au Mali et grandit à Aulnay-sous-Bois. Une naissance stigmatisée par un groupe d’ultradroite, déroulant en mars 2024 une banderole sur laquelle on peut lire : « Y’a pas moyen Aya, ici c’est Paris, pas le marché de Bamako », en référence au titre Djadja de la chanteuse. Ce n’est pas la première fois qu’une artiste noire est mise en opposition avec une vision traditionaliste et / ou raciste de la culture française.
Dans son ouvrage Sensibles, Une histoire du R&B français, Rhoda Tchokokam développe plusieurs exemples de dénigrement de chanteuses et chanteurs noirs ou arabes. Dès les années 2000, la R&B est perçue comme mièvre ou mal écrite ; l’antithèse de la « chanson à textes ». Les interprétations sont jugées inférieures à celles des « chanteuses à voix ». Pour autant, difficile pour ces artistes non-blancs de s’insérer dans la variété française. Les maisons de disques et les radios en attendent plutôt du rap.
Peu après sa signature sur le label Parlophone de Warner Music, Aya Nakamura se fait d’ailleurs connaître par sa collaboration avec le rappeur Gradur. Depuis les années 2010 et le développement du streaming, le rap abandonne peu à peu son statut de genre marginal. L’analyse en temps réel des audiences permet de constater que toute la France en écoute. De quoi faire revoir à l’industrie musicale ses a priori sur la capacité du genre à toucher le grand public. Pour plus d’informations à ce sujet, n’hésitez pas à écouter ce podcast de Sophian Fanen.
Aya Nakamura n’est pas une rappeuse. C’est une chanteuse qui s’est légitimisée par la porte d’entrée qui lui était offerte. L’alternative ? Un producteur qui lui demande de se blanchir la peau pour toucher un public plus large. La banderole xénophobe du groupuscule Les Natifs illustre ainsi parfaitement un constat du sociologue Karim Hammou sur le R&B dans l’ouvrage 40 ans de musiques hip-hop en France (Karim Hammou, Marie Sonnette Manouguian, Presses de Sciences Po, 2022) :
Quant au R&B, cumulant l’illégitimité de ses associations au commercial, au féminin et au populaire, il demeure l’un des genres musicaux les plus illégitimes et dont la consommation confère des « capitaux symboliques négatifs », à l’instar de nombreuses pratiques culturelles attribuées aux femmes et aux classes populaires.
Reste encore à qualifier le genre musical dans lequel s’inscrit la chanteuse.
Musique vulgaire ?
Derrière l’expression « pop urbaine », souvent utilisée pour désigner les styles de musiques où s’illustrent des artistes non-blancs, la musique d’Aya Nakamura se rattache à des influences musicales précises. Une grande majorité de ses titres repose sur une rythmique particulière, proche de la biguine en zouk ou du dembow en reggaeton. Avec l’explosion du morceau Despacito de Luis Fonsi en 2017, cette rythmique est associée aux tubes des dernières années. Aya Nakamura la mêle à une production moderne : sons brillants, basses 808, voix saturées et utilisation assumée d’autotune.
Sur ces instrumentales, la chanteuse explore les thématiques propres à son quotidien. Certains parleront d’ego-trip ou de narcissisme. Si on retrouve les thèmes de la séduction, de la jalousie ou des relations toxiques, le fil rouge dans la discographie d’Aya Nakamura reste la notion de réputation. N’est-ce pas approprié pour les Jeux Olympiques ? L’artiste pose ainsi la question universelle du jugement, aussi bien adressée aux classes les plus aisées qu’aux jeunes femmes de banlieue qu’elle représente. Un propos pop, à l’influence R&B donc.
Aussi, il faudrait parler de musique populaire, plus que vulgaire, encore qu’elle cohabite avec une pop plus traditionnelle, issue de classes sociales plus aisées et à l’écriture moins orale. Selon les mots de l’artiste elle-même, Aya Nakamura chante comme elle parle dans sa vie de tous les jours. Elle représente une langue française en évolution, dont il est finalement assez peu question si on lui demande de chanter du Piaf. Il n’y a pas de différence fondamentale entre le registre populaire de Renaud et la « pookie » ou le « boug » d’Aya. À ceci près que cette dernière vient véritablement d’un milieu populaire.
D’autre part, il est intéressant que le registre de langue d’une chanson pose un problème lors d’un événement sportif. Il ne sera pas rare d’entendre des chants de victoires aux textes appauvris pendant une Coupe du Monde de football, autre compétition internationale majeur ; I Will Survive de Gloria Gaynor est réduite à un « la la la » quand Seven Nation Army des White Stripes se résume à un « po po lo po po po ». Et c’est encore le meilleur des cas, si l’on prend en compte les nombreux chants de supporters à caractère raciste, homophobe ou sexiste.
Représenter la France
Finalement, quel est le but d’une prestation d’Aya Nakamura aux JO de Paris 2024, si ce n’est de fédérer ? Rassembler autour d’une artiste capable de remplir en 20 minutes 3 Accor Arena d’un public français et international ? Avec ce chiffre, Alain Veille rappelle la stature d’une chanteuse française à la popularité mondiale. Le président de Warner Music France rappelle également les 7 milliards de streams de la chanteuse et sa victoire de la musique.
Comme si ce palmarès ne suffisait pas, Aya Nakamura représente un ensemble d’impressionnantes collaborations avec des artistes majeurs de tous pays : Oumou Sangaré au Mali, Maluma en Colombie, Stormzy au Royaume-Uni ou Major Lazer aux Etats-Unis, pour n’en citer que quelques-uns. Elle est une des rares artistes françaises à avoir été annoncée à la programmation du légendaire festival Coachella. Egérie pour la marque Lancôme, elle est également une icône de la mode à la française, invitée par Anna Wintour au Met Gala 2024.
Au-delà des jugements de valeurs et des gouts subjectifs, Aya Nakamura représente une réussite de la musique française, parfaitement adaptée aux Jeux Olympiques 2024 : les faits sont là.
Crédits photo : pochette de l’album DNK par Arashi pour le label Rec 118, Warner Music France.

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